Avant Propos - Plaidoyer pour une pratique traditionnelle





Dès la plus haute antiquité, le développement des capacités physiques conjointement à celui des différentes formes de spiritualité fut l'une des préoccupations essentielles des grandes civilisations. Ainsi naquit ce que certains auteurs, tels René Guénon et Julius Evola nommaient la Tradition. Des Indes aux civilisations amérindiennes, de la Grèce antique à la Rome ancienne, de la mer du Japon aux peuples celtiques et nordiques, de nombreux enseignements témoignent de ce souci constant. Il s'agissait en l'occurrence de dépasser certains clivages inessentiels au sens étymologique du mot, c'est à dire tenant lieu davantage d'artifices que d'alternatives réelles : ainsi les contradictions apparentes entre l'action et la méditation, le sacré et le profane, le corps et l'esprit, le matériel et le spirituel, l'individu et la communauté, s'estompaient -ils peu à peu au profit d'un sentiment d'unité et de cohésion internes.

Bazard New Age

Notre époque déboussolée est submergée des débris épars des grandes disciplines dont les racines se perdent dans la nuit des temps… Mais comment trouver encore une authenticité, une voie de réalisation, dans cette confusion commerciale du New Age, ce bazar pseudo oriental revu par les modes californiennes où pèle mêle s'entassent comme évidences, vérités ex cathedra, doctrines traditionnelles, sciences occultes, notions secrètes en un fatras ésotérique où il semble de plus en plus difficile de séparer le bon grain de l'ivraie, et surtout d'appréhender de manière rigoureuse quoi que ce soit. Tout pratiquant d'art martial ou de Yoga, se voulant un « guerrier » au sens spirituel du terme (notion initiale du Jihad) doit, même s'il a un tempérament de croyant, conserver soigneusement la vigilance de son esprit, pour ne pas dire de son sens critique, comme le tranchant affûté de son épée, destiné à percer le voile des illusions …..et dégonfler les baudruches.

Or, en cette fin de siècle, dominée par le matérialisme le plus complet, l'utilitarisme à tout crin, la machinisation à outrance des corps et des esprits, ainsi que leurs corollaires, à savoir le triomphe du « spectacle » et de la virtualisation de l'univers (si bien dénoncés par des auteurs comme Baudrillard et Debord), y a t il encore de la place pour les voies traditionnelles ? Tout semble si confus, si illusoire….

Ainsi l'entraînement physique et martial, préalable sérieux à toute réelle progression spirituelle ou mentale, aboutit aujourd'hui, malgré les vues d'un Coubertin, à une impasse : entre les bêtes à concours, bio machines médaillées (en sur forme à 25 ans et « finis » à 40, mais l'identique se retrouve, il est vrai, dans le système…..des grandes écoles) et les salles de musculation bondées, tenant d'avantage lieu de l'usine à muscle (ou des transports aux heures de pointe), où des individus bodybuildés et indifférenciés exhibent leur solitude, il semble difficile de faire un choix.




Orient ou Occident ?

Côté rayon « ésotérisme », la situation n'est franchement pas meilleure : les techniques d'éveil proposées nous invitent à la quête d'un nirvana aseptisé où l'individu contemple son moi en s'illusionnant par ailleurs sur l'abandon de l'ego, dans une atmosphère d'exotisme de pacotille, oubliant précisément que l'ouverture spirituelle signifie autant présence à soi que réceptivité et disponibilité à l'égard d'autrui.

Un exemple peut décrire cette situation. Bien des manuels de Yoga ou d'arts martiaux, fort bien documentés par ailleurs, se présentent comme de véritables catalogues de techniques disparates, sans unité ni méthodologie globale. Pire, s'agissant du Yoga, il est convenu de ne retenir de cette discipline indienne que la partie « Hatha », sous le prétexte fallacieux que ce qui sied à des Orientaux supposés spiritualisés ne saurait convenir à des Occidentaux dans le cadre de nos sociétés technicisés à outrance, alors que le travail traditionnel des postures est intrinsèquement lié à la connaissance des dieux du panthéon indou et présente des similitudes avec des pratiques de l'antiquité païenne (pratique des runes dans le monde germano scandinave et celte notamment).

Cette morale issue d'un pseudo bon sens nous semble quelque pue spécieuse à plus d'un titre. Appréhender les notions d'Orient et d'Occident apparaît moins évident qu'il n'y parait, à fortiori établir une distinction schématique entre ces deux notions, à l'heure précisément de la généralisation du modèle occidental de société, rationaliste et mercantile, à l'ensemble de la planète.

Faut -il ravaler le Yoga à une simple gymnastique d'assouplissement et de relaxation, permettant à l'individu stressé, précarisé et solitaire e faire face à une existence morne et parfois déprimante (ce qui, en soit, n'est déjà pas si mal) ? Il est vrai que les enseignements spirituels authentiques ne prédisposent pas particulièrement à la rapacité – pardon, compétitivité- imposé par les lois du marché, n'aident pas à gagner au Loto, et peuvent à la limite, développer un véritable esprit critique et indépendant, pour ne pas dire subversif à l'égard de la crétinisation des masses par médias interposés.

Cherche – t- on alors à exorciser des démons antédiluviens, certes nécessaires à la survie lors d'époques désormais révolues et réputées barbares, alors que les grands conflits du 20ème siècle ont été moult fois plus meurtriers que les guerres médiévales, ce par une catharsis ritualisée à l'extrême ? D'où la signification profonde des formes (Katas, Taos, Ki-hon), l'hermétisme de l'étiquette (notamment en Iaïdo) ou de la verbalisation (mantras)….D'où également, par une gestuelle devant être pensée autant qu'agie, permettant, grâce à la maîtrise technique, cette libération de la tension intérieure, celle de l'être en soi que l'on ressent par cette sensation d'énergie devant culminer et sourdre par l'esprit comme par les pores de la peau, quête à jamais achevée de la perfection de l'unité mais entre perçue lors de la réalisation parfaite ou presque du geste…


Action et méditation

Comment établir un lien tangible entre des pratiques fondées sur le recueillement, l'intériorisation et celles axées au contraire sur l'affrontement, l'explosion d'énergie, l'exubérance voire la fureur guerrière, si ce n'est par cette recherche permanente de l'équilibre, fondée sur un aller retour incessant entre des attitudes en apparence extrêmes, comme pour nous prouver s'il en est encore besoin, la véracité, le bien fondé de cette dialectique des antagonismes qu'opèrent en permanence nos psychologies : le dur et le souple, le fort et le fluide, le masculin et le féminin, la création ou l'action et la réflexion, voire le recueillement…..La symbolique taoïste du Yin Yang est précisément là pour nous rappeler le caractère complémentaire et indissociable, bien qu'antagonistique, de l'action et de la méditation : Ce n'est pas un hasard si bien des guerriers ont épousé, à l'époque médiévale, en Europe comme en Extrême Orient, l'état monastique à la fin de leur existence.

Peut être existe t il finalement un fil conducteur, un lien intangible et sacré entre des postures, ces gestuelles, les élans de l'âme et les formes initiales du verbe divin : ainsi les runes scandinaves ont donné lieu antan à des pratiques posturales fort empruntes de chamanisme. A cette quête de la perfection s'ajoute ainsi celle des origines…Qui es -tu ? D'où viens- tu ? Où Vas tu ? Là est peut être le sens véritable du mot Karma…

Comment enfin conclure autrement que par la constatation que les enseignements traditionnels, qu'ils soient spirituels ou martiaux, constituent peut être l'une des réponses sinon l'un des remèdes à la menace d'implosion de nos sociétés par anémie, ou apathie, mais également par anomie et disparition de tout sens éthique comme esthétique ? Là est probablement l'antidote au désenchantement du monde, tant la maîtrise de soi s'apparente à la recréation de ce monde….

Unité et posture

Car, au niveau de la pratique, il s'agit bel et bien d'une ré appropriation de l'univers grâce à un changement de perception, imperceptible au départ, des formes le composant, lesquelles formes prennent à leur tour un sens caché. Cette alchimie opérée par la conscience n'est possible que par le jeu subtil des énergies et de leurs antagonismes, que permet le travail des postures et gestuelles et la compréhension des rites. Ainsi la gestuelle posturale associe une volonté d'enracinement accompagnée d'une élévation symétrique vers le spirituel : telle est notamment la signification du travail postural en fente ou en cavalier de fer. De même certains mouvements axés sur un travail isométrique (en contraction) se répartissent en poussées et en rétraction – préhension par un jeu des antagonismes caractérisant le Yin Jing Jing ou gymnastique chinoise des muscles et des tendons. A un certain niveau de pratique la symbolique universelle, notamment celle du cercle, de la roue solaire ou de la croix celtique, ou des runes (en particulier flèche et éclair), prend toute sa signification car elle s'ancre profondément à la fois dans le psychisme des peuples européens, comme dans le geste travaillé et la découverte de l'énergie, véritable Graal intériorisé. Serait – ce l'accès progressif au corps glorieux, décrit par les mystiques, par une sacralisation de la matière originelle en temple divin ? Cette sensation vaudra bien pour le pratiquant sincère et persévérant toutes les prothèses, les artefacts, voire les stupéfiants produits et promus comme panacées superficielles et illusoires par notre société….


De la quêtes de l'énergie et des origines à la chevalerie

L'énergie est au cœur du débat de nos sociétés contemporaines, que ce soit en matière économique par un pillage éhonté des ressources de la planète, ou au niveau individuel par une course sans fin à un état mythique de jeunesse : il convient en effet d'être toujours performant, de ressembler toute sa vie à un éternel adolescent, jouisseur, immature et égoïste, de ne cultiver d'autres valeurs que celles cotées en bourse, d'avoir un comportement de prédateur rapace, de croire son hyper individualisme invincible, de prôner un cynisme de bon aloi accompagné d'une conscience morale pharisienne à toute épreuve, à l'instar des vedettes du show -biz, des self made man qui se sont fait tout seuls (on voit le résultat !), des requins de la finance et du prêt à penser,….Hélas les terribles images de la mort et de la vieillesse, la maladie et la décrépitude, si décriées dans nos sociétés amnésiques (tout en cultivant le devoir de mémoire), viennent déchirer le voile de cette illusion, car précisément la mort, aboutissement de nos tristes et ternes existences, en constitue la mesure, le jugement le plus sévère qui soit.

Il faut rejeter les tropismes mortifères de notre époque : l'énergie comme le progrès spirituel sont intrinsèquement liés tant au travail de maturation intérieure qu'au don de soi. Nous sommes donc loin des âneries bouddhistes sur le zen, la contemplation du nombril et le nirvana aseptisé, prônés par les publicitaires ! Là est la signification originelle de la croix, à savoir un déploiement à la fois vertical et horizontal de l'individu. Là aussi réside la notion de chevalerie, par ces quêtes infinies du lien entre l'action et la méditation, la force et la générosité, la fierté et la simplicité. Du reste les enseignements celtiques y font écho par l'une des plus célèbres triades : sois fort et brave, honore les dieux, sois généreux avec les tiens. D'où l'importance de la communauté, des liens clanique permettant d'enraciner le futur guerrier ou chaman avec ses proches (véritable notion du prochain) comme dans le respect des anciens et des morts par filiation spirituelle, et ce dans toutes les traditions authentiques ! Le vrai chaman n'opère pas en entreprise, c'est un être à la fois solitaire, parce que souvent incompris, et fraternel, en tant que thérapeute et guérisseur, c'est un être à la fois fort et déchiré par une sensibilité jugée excessive mais lui permettant de communiquer avec les dieux et de maîtriser les énergies subtiles.

Pour cette raison le guerrier authentique s'engage souvent jusqu'à la mort, au détriment de ses intérêts personnels ou matériels immédiats pour un idéal, une cause s'enracinant le plus fréquemment dans la défense de son peuple, de sa patrie charnelle, contre les injustices, la prédation, l'asservissement. Nous sommes donc loin du petit bourgeois médiocre, lâche et mesquin, du « gagneur » des temps modernes, qui n'est qu'un esclave alors qu'il prétend être un seigneur, une larve choyée par la société, alors qu'il croit être un fauve, un être abject et vil, alors qu'il se pense en lion indomptable ! Les exemples sont manifestement nombreux dans l'histoire : ils nous ramènent à la figure mythique des templiers, chevaliers authentiques, preux défenseurs de la veuve et de l'orphelin, des moines guerriers, des cosaques, des samouraïs, plus récemment des révoltés de la guerre des Boxeurs ou des Tai ping, des pavillons noirs, des Kamikazes, commandos et autres soldats perdus des grands conflits du 20ème siècle….

Contre les pseudo valeurs d'entreprise, contre les archétypes fallacieux de la modernité, il convient de revenir à la figure du guerrier traditionnel, du héros magnifié par le Zarathoustra du grand prophète qu'était Frédéric Nietsche.

Dragan Bathor, alias Pierre-Jean Bernard.