Des Dieux au surhumain, genèse d'une quête. L'Europe face à son destin (19ème – 20ème siècles)





Les religions de l'antiquité indo-européenne s'étaient, entre autres, caractérisé par une prescience de ce que l'époque moderne allait dévoiler, à savoir un lien ténu entre corps et esprit, matière et énergie, conscience et réalisation, lien destiné à être cultivé dans le cadre du dépassement de l'humain – trop humain – comme l'écrivait Nietzsche.

Quelques notions permettent d'en témoigner :
· L'énergie vitale est connue chez les Grecs et les romains de l'antiquité sous la dénomination de "pneuma", (notion usitée même dans le courant johannite du christianisme), sous celle de "prana" chez les Indiens, dénomination sanscrite fondement du yoga, sous celle "d'ond" chez les peuples du Nord ;
· Cette énergie vitale peut être sublimée, parfois dans le cadre de transes rituelles, (c'est le cas pour les Bersecker, pris par le "Wut", la fureur de Wotan) ou être cultivée par des exercices combinant respiration, concentration mentale, positions physiques et rituels variés : C'est le cas du "vril" redécouvert par les écrivains et occultistes à la fin du 19ème siècle ;
· L'esprit tutélaire, voire l'ange gardien (chez les anciens chrétiens) est connu sous la dénomination "Harminjia" chez les peuples scandinaves et joue un rôle non négligeable dans le "wird", le devenir ou destinée, sans pour autant empêcher le libre arbitre de chacun de s'exprimer ("Destin, je te prendrai à la gorge" clame Beethoven devenu sourd et composant les œuvres restées impérissables à ce jour) :
· La force enfin et la détermination : c'est la vertu des romains, à partir du mot "vir", qui a donné ultérieurement "viril", "zur" chez les persans (cf. les "'zurkhané ou maisons de la force, gymnases anciens).


L'ensemble de ces notions disparates repose sur une conception à la fois volontariste, onirique et communautaire de la foi, tout en étant diversifiée, caractéristiques des peuples européens antiques :
· Volontariste car la force d'âme est primordiale, quand bien même le sort des hommes est joué par les caprices du hasard et des Dieux, car elle participe de l'esprit primordial du monde et peut seule faire infléchir les Dieux ;
· Onirique, car le surnaturel est présent dans la vie quotidienne, puisqu'il n'y a pas "d'arrière monde", ni de désenchantement de ce dernier (c'est le cas du monde moderne), que chacun est amené à y interpréter les signes de la volonté divine mais aussi à en respecter l'harmonie et l'ordonnancement (bien avant nos ridicules écologistes bobo), que le rêve détient au demeurant une part de vérité (mythe d'Orphée) et peut permettre de découvrir les trames existentielles : La littérature fantastique à l'époque moderne découle précisément de ce besoin de ré-enchanter le monde en faisant cohabiter surnaturel et quotidien (Lovecraft) ;
· Communautaire, car, aux antipodes de l'individualisme libéral et matérialiste moderne, la destinée de chacun s'inscrit dans celle de sa communauté, famille, cité, clan : les mentalités fondées sur le calcul et la mesquinerie dans le monde moderne, imprégné de christianisme et de positivisme, n'ont pas cours chez des peuples forts et sains, citoyens et non sujets, égaux non pas virtuellement par effet de la loi, mais par leur appartenance active au groupe.
· Diversifiée enfin, les représentations de la déité variant selon les époques, les civilisations ou les cités, les hommes eux mêmes dans leur condition existentielle (tri fonctionnalité chère à Dumezil).



Dans ses rêveries utopiques, la fin du 19ème siècle et le début du 20ème allaient redécouvrir ces quelques vérités, comme la renaissance avait précédemment tenté de le faire, en se fondant sur plusieurs axes de combat :
· En philosophie politique, la tendance est de penser l'homme libre en citoyen, détenteur de droits et de devoirs, et non en sujet servile et obséquieux, d'où une lutte incessante contre les strates catholico-monarchiques et l'Eglise : tant les philosophies républicaines que socialistes, voire le "Kultukampf" de Bismarck en Allemagne s'inscrivent dans ce contexte ;
· En littérature comme en musique et en peinture, on redécouvre l'importance du rêve, des racines antiques, voire médiévales, du sentiment, des notions d'honneur, face à la mentalité bourgeoise de l'époque, faite de veulerie, d'égoïsme et de bigoterie : c'est précisément toute l'origine du romantisme ;
· En musique, parallèlement à la rigueur de la construction baroque et de l'harmonie classique, on découvre le mode atonal, parallèlement à un intérêt prononcé pour les musiques ethniques traditionnelles, d'Europe comme d'Asie (Bela Bartok, Stravinsky, Roussel, Debussy, …) ;
· En philosophie, Nietzsche et d'autres encore dénonceront la fausse morale, les convenances bourgeoises, l'hypocrisie bien pensante, etc. …..
· En matière d'éducation physique on redécouvre l'importance du corps et des méthodologies pour en développer la puissance, cette redécouverte souvent liée, au demeurant, à l'édification en Europe des courants nationalistes (Jahn en Prusse préconisant, déjà au début du 19ème siècle, la culture physique aux poids et haltères dans le cadre d'un mouvement de résistance à l'occupation française) et socialisants (cf. Faucons avant la première guerre mondiale), tant dans les pays germano-scandinaves qu'en France ou dans les pays anglo-saxons (universités) ;
· Parallèlement ce n'est pas un hasard si l'Occident découvre le yoga au début du 20ème siècle, si la spiritualité bouddhiste connaît moult adeptes en Allemagne (Eugène Herrigel, Karl Maria Graf von Durkheim, ..), si l'Europe se passionne pour "l'art mystérieux du jiu-jitsu" (ancêtre du judo contemporain), si les études orientales se développent dans le monde universitaire, au même moment où certains chercheurs "redécouvriront" et "réinterprèteront" les mondes celtes et germano-scandinaves, dont l'univers de runes (Marbyu, Guido von List, …), souvent avec une critique féroce du monde moderne ( Evola, Guénon) ;
· En matière de psychologie appliquée, on insiste sur l'importance de la volonté et du libre arbitre, y compris en matière pénale comme dans le domaine psychiatrique, au même moment où d'autres, sur le modèle de Freud et surtout de Jung, mettent en exergue l'inconscient, individuel ou collectif (les travaux si stupidement vilipendés d'Emile Coué sur l'autosuggestion s'inscrivent précisément dans ce cadre) ;
· En matière ésotérique enfin, les occultistes recherchent la puissance intérieure, par tous moyens, pour permettre à l'homme de dépasser sa condition, que ce soit Crowley, avec son système "magick", Jagot, Durville, Gurdjieff, etc. dans différentes pérégrinations au sein des nombreuses sociétés secrètes, littéraires et ésotériques, fleurissant de la fin du 19ème siècle à la guerre de 14-18 (la Golden Dawn en sera le plus bel exemple, en attirant moult écrivains talentueux, dont un certain Bram Stocker, créateur de "Drakula")…..


Tous ces courants très disparates auront une incidence certaine au 20ème siècle, après la 1ère guerre mondiale, grand massacre absurde, inepte plus qu'inutile et industriel des peuples d'Europe (les "orages d'acier" de Junger), où la recherche du surhumain, hélas, sera souvent accompagnée de l'inhumain, l'idée d'une humanité supérieure faisant son chemin dans le contexte d'un volontarisme politique engendrant une action décisive sur le "réel" (thématique d'Arthur Koestler, dans "le Yogi et le commissaire")…



D'une certaine façon, la recherche du surhumain sera au cœur des systèmes totalitaires du 20ème siècle, en témoigne les œuvres d'art (cf. statuaire d'Arno Brecker), de cinéma (les studios Cinecitta, en Italie, "inventeront" le style "péplum", au moment où Leni Riefenstahl, en Allemagne, filme les athlètes des jeux olympiques de Berlin de 1936 avec un hommage appuyé à la Grèce antique ), d'architecture (Albert Speer en Allemagne, Le Corbusier en France), même si les individus seront de plus en plus embrigadés et écrasés - dans tous les sens du terme - par la démesure étatique propre, en particulier, aux régimes soviétique et national-socialiste.


Cette quête perdurera quelques temps même après la guerre (de 39-45), et l'on peut dire que la société de Thulé ou la loge du Vril de la République de Weimar, voire l'AhnerErbe de l'Allemagne nazie préfigurent d'une certaine façon les laboratoires du "surhomme" qui seront usités à des fins militaires en Union soviétique sous les auspices des services de renseignement et de l'armée (c'est notamment le cas d'une certaine "université" du KGB, proche de Leningrad, où furent expérimentées des techniques psycho physiques "paranormales" destinées à former des futures "supers agents").

La seconde guerre mondiale marquera, malgré quelques soubresauts (guerres de décolonisation avec le mythe du "para", "épopée gaullienne" fondée sur le non alignement et la souveraineté nationale, etc..), le glas de l'Europe en tant que civilisation et puissance, et, partant la désagrégation économique, spirituelle, sociétale, culturelle et anthropologique, progressive mais irréversible, des peuples du vieux continent, promis à disparition par les maîtres occultes (ou financiers) de l'univers.

Aujourd'hui le masochisme misérabiliste, le mercantilisme, la mesquinerie existentielle, l'individualisme moutonnier joint à la bêtise geignarde, le crétinisme médiatique guidant la masse de ceux que Nietzsche dénommait les "derniers hommes", ont durablement fait leur chemin et "épuisé" spirituellement, comme sur un plan anthropologique, les peuples d'Europe ou ce qui en reste. Ceci étant, les représentations ineptes et abâtardies de la religion "cathodique", sur fond de morale "bien pensante", de sport spectacle et de vulgarité publicitaire racoleuse, ne pourront jamais nous faire oublier que, descendants des Dieux, nos ancêtres révèrent souvent de s'en approcher, dans une sorte de quête du Graal très particulière, mentionnée par des écrivains "maudits" comme Saint Loup ou Robert Dun….

Dragan Bathor, alias Pierre-Jean Bernard.